15 octobre la journée mondiale de sensibilisation du deuil périnatal : Confessions d’une sage-femme aux mamans en deuils ( je t’écris tout ce que je n’ai pas pu te dire pendant tes moments difficiles)

REVUE À PROPOS DE MON MÉTIER DE SAGE -FEMME

Par Mika hidemi le 1 Octobre 2015

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TOUT CE QUE N’AI PAS PU TE DIRE, JE TE L’ÉCRIS…

Il est 7h00, et c’est l’heure de prendre ma garde. Aujourd’hui, j’ai un rendez-vous avec toi mais je suis déjà triste. Je prépare ton dossier médical et ta chambre d’hospitalisation avant que tu n’arrives pour que tout soit prêt et que tous les objets comme les couches et le savon pour bébé disparaissent de ta chambre.

Tu arrives à 7h30 avec tes valises et ton mari, et tes yeux sont déjà embués par des larmes, nous nous connaissons déjà, nous nous sommes vu pendant la consultation prénatale, celle où le médecin qui m’accompagnait t’a annoncé que le coeur de ton bébé ne battait plus, celle où ton coeur à hurlé de désespoir et où je n’ai rien pu faire pour te soulager, je t’ai juste donner un rendez-vous afin de déclencher ton travail et accoucher de ton enfant déjà mort.

Je n’ai rien dit vois-tu, parce que moi aussi cette nouvelle m’a blessée, parce que moi aussi, j’ai cette crainte infondée qu’on m’annonce un jour ce qui t’arrives, je voulais t’aider mais je savais au fond de moi que rien n’aurais pu te soulager.

Tu essayes de me sourire pendant que je te montre ta chambre, mais je vois bien que ton coeur n’y ai pas, ne te force pas, moi aussi je n’ai pas envie de sourire, j’ai juste peur que ta chambre soit trop proche de la maternité et que tu entendes les bébés pleurer.

Ton mari t’a accompagné, c’est bien, il y aura quelqu’un de proche avec toi, ce n’est pas le cas de toutes les femmes, certaines sont seules et je suis le seule phare qu’il leur reste. Je ne blâme pas ces maris qui désertent leur place auprès de leurs femmes, je ne veux même pas écouter les raisons de leur absence, moi je suis là pour toi et je ferais tout pour t’accompagner.

Il est 10h00, ton dossier est passé au staff des médecins, j’ai présenté ton dossier médical,tes antécédents et la raison de ton déclenchement. Ton protocole de déclenchement est décidé et je vais rester avec toi, le temps de ma garde.

Il est 11H00, tes premières contractions sont apparues, et tu m’appelles, tu te tiens le ventre et tu te demandes si tu aurais ressenti la même chose si ton bébé aurait été vivant. Elle te font mal, ce ne sont pas des contractions naturelles, elles sont provoquées par des médicaments qui te donnent des fortes contractions  très rapidement. Je sais que tu as mal, je ne voudrais qu’une chose, que tu arrêtes d’avoir mal.

Je ne peux pas te soulager comme je fais avec les autres mamans, je ne peux pas te demander de respirer, de déambuler ou de prendre une douche chaude, d’ailleurs je n’en ai pas envie, tous ce que je veux , c’est que ta souffrance soit réduite au minimum, alors ta péridurale sera posé même si ton col n’est pas dilaté.

Il est midi, ta péridurale est posée, tu es en salle de naissance où tu es allongé sur un lit d’accouchement, tu t’es enfermé dans ton monde, je le vois à ton regard lointain et à tes paupières closes. Ton mari a disparu, il est parti déjeuner, mais toi tu ne peux pas manger, je reste avec toi, parce que je veux pas te laisser toute seule.

Parfois, je vois tes larmes qui coulent seules, sans qu’un mot ne soit prononcé, je voudrais te demander pourquoi, mais je sais qu’aucune parole n’aura le pouvoir de tarir tes larmes. Nous attendons toutes les deux que ton col se dilate, que les dix centimètres soit enfin atteint pour que tu puisses accoucher. J’essaie de t’examiner le moins possible, je sais que je ne te fais pas mal avec la péridurale, mais je sens qu’à chaque examen ton corps se crispe.

Je voudrais tant t’aider et te soulager que j’en oublie moi même de manger, tous me semble lointain aussi, nous écoutons toutes les deux en silence le bruit des appareils de surveillance, et le bruit de ta propre fréquence cardiaque qui te berce. Moi, le bruit de ton coeur me rappelle sans cesse que je n’entends pas celui de ton bébé, ces battements si particulier, ce galop de cheval lancé en pleine course synonyme de bébé. J’entend juste ton coeur qui se lamente d’avoir perdu une part d’elle même.

Le temps passe péniblement, tu essayes de me parler, une façon peut-être d’essayer de me remercier ,d’une façon polie, de tous mes efforts pour que ta peine soit plus légère, mais n’essaye pas de me parler, ta tristesse est immense et la mienne ne devrait pas t’incommoder, je suis juste là pour t’écouter et attendre avec toi.

Il est 17H30, tu sens quelque chose qui pousse, c’est le moment tant redouté, l’heure où tu va rencontrer cet être si cher qui t’a quitté si brusquement. Je vois à tes yeux qui paniquent que tu as besoin de moi, ton mari reste sur le côté, il te prend la main, mais je sens qu’il se sent inutile et démuni. Moi aussi, mon coeur bat à toute vitesse, je dois allez chercher un médecin et préparer ton accouchement. 

Le médecin arrive et il te fait pousser, tes yeux grands ouverts ne quittent pas les miens et tu me broyes la main pendant tes poussées. J’ai mal aussi et mes yeux sont rivés sur les tiens comme un phare au milieu de la nuit, je ressens ta douleur immense quand tu aperçois ton enfant, dans les bras du médecin. Tu veux le voir et le prendre toi aussi dans tes bras. Ton mari sort, c’est souvent trop dur, et les larmes déjà durement refoulés de la journée se déversent comme une chute d’eau, je ne peux pas lui en vouloir, ce n’est pas une fuite, je le sais, juste un besoin d’être avec eux même pour pleurer de toute leurs forces et revenir vers leur femme, le coeur moins débordant de larmes.

Quand je te regarde saisir, le petit corps inerte et sans vie emmailloté dans un linge, tes bras tremblent et tes milles sanglots déchirent mon âme. Moi aussi, vois tu j’ai envie de pleurer avec toi, mais je ne peux pas, mon métier me l’interdit mais mon coeur de maman se meure à votre vue.  

Je t’entends lui chuchoter son prénom, comme si il était endormi et quand je te vois le bercer, mon coeur se serre et moi aussi j’ai envie de partir. De vous laissez tous les deux, rien que vous deux, de te laisser le temps de lui dire au revoir, de savourer ce trop court instant, de t’imprégner de souvenirs de son visage et de ses si petites mains.

Je m’éclipse, il est temps pour moi de faire la partie administrative, j’ai besoin de remettre de l’ordre dans ma tête, et cette tâche assommante s’y prête bien. C’est étrange comme tu es seule, pas de visite, pas de fleurs, rien que le silence.

Je sais que tu te demandes,  » pourquoi moi? », que tu cherches un coupable, que tu culpabilises aussi, tu sais ce n’est pas la faute des trois cigarettes que tu as fumé, ni du verre de champagne bu au mariage de ton frère, ce n’est pas aussi la faute de ton employeur qui t’as obligé à faire des heures supplémentaires, ni de ton mari qui ne t’as pas aidé pendant le déménagement. Souvent, il n’y a aucun coupable, juste une vie qui s’arrête. 

Souvent cette question tu me l’as posé en espérant que je te désigne un coupable, mais vois tu je ne suis pas là pour ça, je suis juste une passeuse de vie, que ce soit pour les femmes comme toi ou pour les autres. Je t’écris cette lettre, parce que tu dois penser que je suis blasé, que je ne ressens peut-être plus rien, que mon uniforme rose est devenue mon armure et que plus rien ne m’atteint.

J’ai bien conscience que nous ne nous reverrons pas, que tu ne m’oublieras jamais, que mon regard te rappellera sans cesse ces instants difficiles, que si un jour tu me croises dans la rue, tu détourneras ton regard du mien. Que ton âme en peine m’a associé à la perte de ton enfant chéri. Je sais que si un jour tu reviens à la maternité où je travaille pour y accoucher d’un bébé, tu ne souhaiteras pas que je t’accouche. Vois-tu, je ne m’en offusque pas, parce que je sais que tu ne m’en veux pas, moi aussi je n’oublierais jamais tes chuchotements d’amour pour ton enfant ni ton infini désespoir, ces instants je les chéris parce qu’il me rendent meilleure, il ont donnée un sens à ma propre maternité, celle d’avoir la chance d’être maman. 

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Cet article, je l’ai écrit depuis pas mal de temps déjà, c’est un hymne à l’amour même dans les moments les plus tristes, et c’est en grande partie grâce à ces femmes que j’ai pu grandir et aborder la natalité et la maternité de façon plus sereine.



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